6 janvier 1847

« 6 janvier 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/04], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12463, page consultée le 08 mai 2026.

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Bonjour mon plus qu’aimé, bonjour mon adoré petit Toto, bonjour. Je t’envoie mon âme dans un baiser. Comment vas-tu ce matin ? Est-ce que tu t’es couché bien tard cette nuit ? Comment vont tes pauvres petits pieds ? Cher être adoré, ma pensée va de l’une à l’autre de ces questions avec une tendre et inquiète sollicitude. Partout où tu es fatigué je voudrais mettre mon âme pour te donner des forces, partouta où tu souffres je voudrais y coller ma bouche pour t’enlever la douleur.
Je viens de voir le fils de cette pauvre sainte femme Pierceau. Il est venu un moment car arrivé de ce matin il repart ce soir à sept heures pour le séminaire. Je l’ai accueilli avec cordialité et avec plaisir en souvenir de son excellente mère. Du reste, c’est un bon et charmant garçon qui a conservé un bien doux et bien grand souvenir de toi. Il aurait bien désiré te voir mais l’heure pressait et il est reparti au bout de quelques minutes.
Je vais me mettre à copier d’arrache-plume dès que j’aurai déjeuné. Depuis que je sais que tu as autre chose à me donner à copier la curiosité me poignarde1. Il fait un temps hideux, ce qui ne vous empêchera pas d’aller à la fameuse commission des auteurs aujourd’hui. Vous n’êtes pas homme à jeter aux chiens les œillades, les gargouillades et les fretouillades deb ces dames et de ces demoiselles de la COMÉDIE-FRANÇAISE. Je vous conseille cependant d’en user modérément si vous tenez à vos beaux cheveux parfumés, à vos yeux et au RESTE. Je suis plus jalouse, plus féroce et plus enragée que jamais. C’est ma vocation, c’est mon genre, c’est mon état. Je n’y renoncerai qu’avec la vie et encore ça n’est pas bien sûr. Taisez-vous, scélérat, taisez-vous.
J’espère que vous viendrez baigner vos yeux avant d’aller à cette susdite Commission2. Je compte là-dessus pour prendre un peu de bonheur dans mon œil, dans ma dent creuse et dans mon cœur tout grand ouvert pour l’occasion. Tâchez de ne pas m’attraperc s’il vous plaît. Cher, cher petit bien-aimé, je ne sais comment tournerd mes mots et mes idées pour varier la seule chose que j’ai dans l’esprit et dans l’âme : mon amour. Je ris, je grogne, je suis stupide, je suis grotesque, je suis niaise ou féroce, tout cela c’est la même et unique chose qui s’exhalee. Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime.

Juliette


Notes

1 Il s’agit de Jean Tréjean, qui deviendra Les Misérables.

2 Voir l’article de Jean-Marc Hovasse « La vue de Victor Hugo » dans L’Œil de Victor Hugo, actes du colloque 19-21 septembre 2002, Musée d’Orsay/Université Paris 7, Éditions des Cendres/Musée d’Orsay, 2004, p. 3-19. Hugo souffre régulièrement de crises ophtalmiques.

Notes manuscriptologiques

a « Par tout ».

b « des ».

c « m’attrapper ».

d « tourné ».

e « s’exale ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.

  • 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
  • 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
  • Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
  • 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
  • 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
  • 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.